L'épopée de l’École de Dakar

Mis à jour : août 9


"L'Ecole de Dakar" au Musée des Civilisations Noires de Dakar

A l'occasion de son premier anniversaire, le Musée des Civilisations Noires de Dakar a organisé en début d'année, en partenariat avec la fondation Eiffage détenteur de la collection Jean-Henry Barbier riche de plus de 250 œuvres, une grande rétrospective intitulée "L'École de Dakar".


Une partie de la collection du français résident au Sénégal entre 1948 et 2009 a été présentée: plus de 170 tableaux inédits de 18 artistes ont été exposés.

C'est l'occasion pour nous de retracer l'histoire de ce mouvement qui a marqué l'histoire contemporaine de l'art au Sénégal !


Amadou Seck, " Transhumance", 123x118 cm


Bref historique du contexte de la naissance de cette école


En 1960, à l'aube des indépendances, Léopold Sédar Senghor devient président du Sénégal.

C'est un Président atypique: un historien, poète et homme de culture à la tête de l’État.


Ceux qui connaissent Senghor et son parcours n'ignorent rien du mouvement de la négritude des année 30-40 fondé autour d'étudiants à la Sorbonne à Paris dont il était parmi les initiateurs avec Césaire, Léon Gontran Damas... Pour faire simple, la négritude était l’affirmation de la culture noire et de son identité. Il ont affirmé haut et fort leur part "nègre" en Europe prenant à revers les connotations racistes du mot. Oui le Noir avait une histoire et était "civilisé" !


Devenu Président, Senghor a décidé de créer un art nouveau au Sénégal, un art institutionnalisé.

En 1960, on assiste ainsi à la création de l’École des arts qui succède à la maison des arts du Mali (après la dissolution de la Fédération du Mali regroupant Sénégal et Mali actuel).



Personnalités marquantes et idéologie culturelle et politique de l’École de Dakar


Senghor fait d'abord appel à Iba N'Diaye, premier sénégalais diplômé en France en art plastique, pour diriger l’École de Dakar avant de la confier à Pierre Lods.


D’Iba N'diaye à Pierre Lods...


Iba N'Diaye est le premier précurseur de l’idée même d'arts codifiés au Sénégal.

Senghor fait appel à lui en 1959 pour venir diriger à la fois la nouvelle École des arts mais aussi la nouvelle section des arts plastiques nègres qu'elle abrite en même temps en 1964.


Sa rigueur et son sens théorique de l’art s’est heurté à l'idéologie de Senghor. Pour ce dernier, l’Africain avait un sens inné de la culture, n'avait pas besoin de suivre des codes en témoigne sa célèbre citation « l’émotion est nègre, la raison est hellène ».


Omar Katta Diallo, sans titre, 62x76 cm

Ne partageant pas cette vision, Iba N'diaye finit par démissionner en 1967.

Lui ne cessait de répéter à ces élèves de toujours continuer à faire des recherches pour s'instruire, d’avoir beaucoup de rigueur dans leur travail. Pour lui, la formation artistique était la base. Il n'a jamais partagé l'idée de spontanéité à la création.

S'il écourta son passage à la tête de l’École, son influence dans le monde des arts sénégalais n’est pas négligeable. En 7 ans, il a formé toute une génération d'artistes dont la maîtrise de la technique a beaucoup influencé les suivantes.


Parmi ses anciens élèves, on peut citer:

Abdoulaye N'diaye Thiossane, Oumar Katta Diallo, Mamadou Wade, M'ballo Kébé, Khalifa Guèye, Boubacar Goudiaby, etc.



En 1961, Senghor fait appel à Pierre Lods


Il bénéfice par rapport à d’autres professeurs de certains privilèges et de faveurs. Son idéologie correspondant à celle de Senghor, il avait ses entrées au Palais de la République.


Lorsqu'il débarque à Dakar, Lods a déjà été le fondateur de l’école de Poto Poto au Zaïre en 1951 avec une méthode éprouvée. Elle reposait sur la pédagogie de la liberté, c’est-à-dire de donner libre court à ses idées, à sa créativité et ses inspirations sans suivre de codes. Le seul interdit était d'éviter de copier ou de reproduire !


Tout en dispensant des cours à l’École des arts, Lods créera sa propre maison-atelier et recrutera ses disciples tant à l’École des arts qu'au quartier de la Médina où il fréquente de jeunes peintres autodidactes.


Sa maison deviendra alors un laboratoire expérimental pour nombre de talents parmi lesquels Mouhammadou M'baye alias Kré Mbaye, Ousseynou Mbaye son frère alias Zulu Mbaye, Yéro Ba…


Il permet à cette jeune génération de créer sans contraintes avec d'importants moyens mis à leur disposition dans sa maison atelier sise au Point E à Dakar (matériels, peintures, aides financières…).

Pierre Lods réussit aussi à intégrer certains de ses disciples autodidactes à l’École des arts pour suivre des cours d’arts plastiques.


Il devient le mentor de nombreux artistes de 1963 à 1988 jusqu'à son départ du Sénégal et n'a cessé de les soutenir.


Khalifa Gueye, "Retour à la Mosquée", 67x61 cm, huile sur toile, 1992

On citera quelques artistes reconnus: Ibou Diouf, Seydou Barry, Amadou Sow, Omar Katta Diallo, Théodore Diouf, Khalifa Gueye, Phillipe Sène, Ousseynou Ly, Amadou Yéro Ba, Oumane Faye, Bocar Pathé Diongue, Ansoumana Diedhiou, Diatta Seck.



Papa Ibra Tall à la tête de l’illustre Manufacture Sénégalaise des Arts Décoratifs de Thiès


Il a séjourné peu de temps à l’École des arts de Dakar. L'intégrant en 1960, Papa Ibra Tall y crée la section "recherches plastiques nègres" qui abrite en 1964 un atelier expérimental de tapisserie.

Quatre de ses étudiants diplômés en peinture seront envoyés aux manufactures des Gobelins en France pour apprendre les techniques des métiers à tisser.


A la suite de la création de la Tapisserie nationale en 1966 à Thiès, il quitte l’École des arts pour prendre la direction de cette nouvelle unité dénommée MSAD: la fameuse Manufacture Sénégalaise des Arts Décoratifs de Thiès, un établissement public à caractère commercial et industriel.


Ibou Diouf, sans titre, 75x62 cm,1974

L'ambition soutenue par Senghor était de faire naître un nouvel art sénégalais à l'image de l'art nègre ancien: une tapisserie moderne rivale des plus grands noms de la tapisserie internationale !

La MSAD a été le fleuron de la tapisserie contemporaine au Sénégal, lieu de visite et pourvoyeuse de cadeaux somptueux pour les hôtes de marques de la République sénégalaise.


Ses œuvres monumentales ornent de nombreux Palais royaux et présidentiels et Institutions prestigieuses de par le monde comme le siège de l'ONU.

Au Sénégal, on peut retrouver "Les Nuits de Thierno Almamy" dont la tapisserie orne la salle des banquets du palais de la République comme "Rencontre royale" de la collection Senghor, "les Signaars", "Le jour et la nuit",  "Confidence", "Légende bleue", nocturne, visage envoutant et Les 4 souffles."


André Seck responsable de la section sculpture à partir de 1963


L'artiste André Seck, professeur de sculpture formé en Belgique, sera appelé par Senghor pour intégrer l’École des arts.

Le développement de la sculpture s'est cependant heurtée d'une part à la culture sénégalaise la réservant dans nos traditions à une communauté appelée la caste des laobés chez les Al Pulaar et Teugg (forgeron chez les Wolofs ) et, d'autre part à l'islamisation bannissant le culte des représentations physiques.

Nommé au cours de l'année 1963, ses cours ne démarreront que deux ans plus tard faute d’étudiants et de matériels !


Mouhamadou Mbaye dit Zulu, "Dieu Dogon, diptyque" 78.5x100 cm, mixe sur toile, 1992


Critiques et apports de l’École de Dakar ?


Au-delà de la création d'une école des arts, l’École de Dakar a été conçue comme un mouvement répondant aux aspirations idéologiques de Senghor.


Un "Art nouveau" mondialisé


Son idée d'art nouveau au Sénégal avait pour but de démontrer que l’Africain était capable de créer du beau sur le modèle de l'art contemporain occidental. La démarche de Senghor est au fond assez influencée par l'Occident et s'illustre dans la volonté de développer une sculpture à partir de matériaux utilisés ailleurs.


Plutôt que valoriser le savoir-faire ancestral des forgerons dans le maniement du fer, il a voulu montrer que l'Afrique pouvait rivaliser avec des sculptures modernes d'artistes occidentaux contemporains tout en s'inspirant de "l'art nègre".


Sur la tapisserie, les métiers à tisser traditionnels, la technique du pagne tissé, n'ont pas été exploités ni valorisés mais c'est une nouvelle fois l'expérience européenne des Gobelins qui a construit un nouveau savoir-faire au Sénégal.


Des artistes en marge ou en réaction à la vision Senghorienne


Du vivant de Senghor, la vision de son "Art nouveau" a suscité des initiatives qui se sont construites à côté de l’École de Dakar.


Dans les années 70, Issa Samb dit "Joe Ouakam" créera, avec des amis artistes, le laboratoire Agit'Art pour se démarquer de l'idéologie Senghorienne et de son paternalisme.

Joe Ouakam critiquera la méthode de l’École de Dakar comme le fait de vouloir classer les artistes dans des catégories et mouvements.


Abou N'diaye, sans titre, 30x43 cm,

Il faut ajouter que l'intervention du Président dans la création orientera les aides, bourses et interventions vers les artistes partageant ses idées. Ce clientélisme a sans doute créé certaines frustrations.

Et si de jeunes artistes, intellectuels affirmaient ne pas partager les idées de Senghor, il faut ajouter que des artistes, ni sensibilisés au mouvement de l’École de Dakar ni engagés politiquement, ont pu être classifiés dans l’École de Dakar sans pour autant adhérer à sa philosophie.



Que reste-t-il de l’École de Dakar ?


Des couleurs chaudes, privilégier les représentations figuratives à l'abstrait avec des références sur les mythologies africaines, des signes et formes asymétriques, une touche de modernité contemporaine, une liberté de créer, une sensibilité innée et spontanée, sont autant de caractéristiques de l’École de Dakar.


Un environnement favorable aux Arts et à la culture


Si elle n'est pas à l'abri des critiques, l’École de Dakar a apporté beaucoup à l'art sénégalais. Elle a permis de créer un environnement favorable au développement de la culture et des arts au Sénégal avec une formation de qualité.


Toute une génération d'artistes a bénéficié d'un soutien sans faille de l’État.

Avec de grandes expositions au retentissement international telle que l'exposition au Grand Palais à Paris en 1974, le Festival des arts nègres en 1966, le Sénégal a été placé sur la carte des pays qui compte dans l'art contemporain. Ce développement a favorisé la naissance d'événements majeurs comme la Biennale de Dakar encore active aujourd'hui.


Un mouvement marquant de l’art sénégalais contemporain.


Même si peu s'en revendique aujourd'hui, nombre d'artistes sénégalais sont aujourd'hui dans le sillage de ce mouvement tout en cherchant de nouvelles formes d'expression et en se nourrissant d'autres influences

Ibrahima Kébé, sans titre 82x106 cm, acrylique sur papier

Car l'école des arts existe toujours et continue à former des cohortes d'artistes dans ses lieux. Beaucoup d'artistes sortent de l'école des Arts avec une maîtrise des techniques certes mais aussi un style particulier tant dans les couleurs, tons et inspirations de cette fameuse école.

Aujourd'hui, beaucoup d'artistes sortis de l'école des arts de Dakar continuent de perpétuer un style s'inspirant de leurs mentors des générations précédentes.


Et jusqu'à présent, les artistes des premières générations de l’École de Dakar ornent la plupart des salles des grandes institutions de Dakar, du Palais de la République à l'Assemblée nationale en passant par des cabinets d'avocats et notaires...


Un héritage et une valeur sûre


Malgré tout ce qu'on peut reprocher à Senghor, il a su, avec sa vision, diriger une vraie politique axée sur le développement de la culture et son rayonnement à l'international.

Je crois que ce qui manque au Sénégal, ce sont des politiques qui voient la culture comme un facteur incontournable de développement du pays !

Ousseynou M'baye dit Séni, sans titre 99x104 cm,1989

Bourses d'études, aides, prêts bancaires, stages de perfectionnements, participation à des événements nationaux, internationaux, aides et lois destinées au développement de la culture et de l'art en particulier sont des atouts indispensables pour les artistes.

La loi de défiscalisation du 1 % de 1968 destinée à la promotion de l'Art pour les entreprises et collectionneurs, les Festivals des arts nègres, les expositions internationales itinérantes d'art sénégalais contemporain initiées par l'État du Sénégal, le village des arts de Dakar, les concours, etc... tout cela avait pour seul objectif le rayonnement de l'art contemporain !


Diatta Seck, sans titre, 67x76 cm

L'exposition au Musée des Civilisations Noires en ce début d'année a permis de redécouvrir toute cette génération d'artistes de l’École de Dakar, tout leur talent parfois négligé !

De tels événements sont à renouveler pour mettre en lumière ces artistes non reconnus jusqu'alors à leur juste valeur par leur propre pays comme à l'étranger où la spéculation autour des artistes émergents d'Afrique bat pourtant son plein.


Je regrette qu'aujourd'hui cette école ne soit pas plus valorisée, enseignée dans les écoles puisqu'au Sénégal le grand public a une méconnaissance du monde artistique, de la culture en général et préfère se cantonner aux côtés les plus folkloriques.


J'ajouterai que moi-même étant jeune, j'aurai aimé avoir des cours d'arts plastiques au collège ou au lycée dans notre programme scolaire.

A l’école, on étudie les poèmes de Senghor, ses œuvres écrites, mais on ignore l'histoire de l'Art.


Apprenons à la jeune génération à avoir une culture artistique. Et comme disait Senghor "enracinement et ouverture" !

Si je suis loin d'être une adepte de ses théories, lui, le Président poète croyait à la culture et à son développement en témoigne cet extraordinaire héritage artistique de l’École de Dakar !


L'Exposition "L'Ecole de Dakar" au Musée des Civilisations Noires de Dakar

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