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Restitution du patrimoine africain : faut-il racheter ce qui nous a été pris ?

  • il y a 10 heures
  • 6 min de lecture
Exposition: Ku ñaan ñàkk, soo jëndée am au musée historique du Sénégal à Gorée
Exposition: Ku ñaan ñàkk, soo jëndée am au musée historique du Sénégal à Gorée


Petite escapade sur l’île de Gorée pour découvrir l’exposition « Ku ñaan ñàkk, soo jëndée am », portée par le commissaire Wagane Gueye. Le proverbe wolof « Ku ñaan ñàkk, soo jëndée am » qui signifie :« si l’on te refuse quelque chose, tu peux l’obtenir en l’achetant ».



Une exposition au cœur de la mémoire


"Aujourd’hui, je vous embarque avec moi sur l’île de Gorée… un lieu chargé d’histoire, idéal pour accueillir cette exposition dans un musée qui conserve une partie de la mémoire du Sénégal, ainsi que celle de grandes figures qui ont marqué son histoire.

On découvre ici une exposition forte et engagée : « Ku ñaan ñàkk, soo jëndée am ». Une proposition curatoriale de Wagane Gueye, qui s’inscrit dans le cadre du programme de recherche international ReTours (ANR), consacré à la restitution du patrimoine matériel africain spolié.

Cette exposition est aussi programmée dans le cadre du colloque international

« Souverainetés et restitutions des biens culturels », qui s’est tenu au Sénégal du 23 au 27 février 2026.

Le proverbe wolof « Ku ñaan ñàkk, soo jëndée am » signifie : si on te refuse quelque chose, tu peux l’obtenir en l’achetant.


 Une phrase forte qui ouvre directement le débat sur la restitution des biens culturels africains spoliés pendant la colonisation.



Affiche de l'exposition, on voit toutes les grandes figures de la résistance sénégalaise face la colonisation
Affiche de l'exposition, on voit toutes les grandes figures de la résistance sénégalaise face la colonisation

Une actualité qui relance le débat


Cette réflexion prend une résonance particulière dans l’actualité.

Le 13 avril, l’Assemblée nationale a adopté, à l’unanimité, une loi visant à faciliter la restitution des œuvres pillées durant la colonisation, dans la continuité de la promesse formulée en 2017 par Emmanuel Macron lors de son discours à Ouagadougou.

Jusqu’à présent, chaque restitution nécessitait l’adoption d’une loi spécifique, traitée au cas par cas. Désormais, un comité scientifique, composé de chercheurs français et de spécialistes des pays concernés, pourra émettre un avis afin de faciliter ces procédures.

Une avancée institutionnelle réelle, dont les effets concrets resteraient à démontrer.


Des résultats encore très limités


 Depuis la première loi, seulement 26 objets ont été restitués au Bénin en 2021… et au Sénégal, un seul objet symbolique : le sabre d’El Hadj Omar Tall, simplement prêté et non restitué lors de l’ouverture du Musée des Civilisations Noires en 2018. 


Un contraste important avec les attentes… et avec d’autres pays qui ont parfois avancé plus vite sur ces questions, notamment depuis le rapport de Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, commandé par l’État français. Ces objets ont quitté le continent africain soit à l’occasion de prises de guerre orchestrées par des généraux de l’armée coloniale, soit ont été pillés par des “explorateurs”, ethnographes, scientifiques, missionnaires ou agents de l’État, tous soutenus par l’administration coloniale.


Quand le patrimoine doit être racheté


Dans l’exposition, on découvre aussi des exemples très concrets. Le commissaire d’exposition, Wagane, évoque notamment les photographies de Cheikh Ahmadou Bamba.

Ces six photographies anciennes, issues de l’album de l’architecte français Jean Geoffre présent en 1918 lors de la pose de la première pierre de la mosquée de Diourbel dont il réalisa les plans ont été mises en vente sur le site spécialisé Delcampe.

Le 8 mars 2023, le Collectif des disciples mourides a acquis ces photographies lors d’une vente aux enchères organisée à Lyon par la maison De Baecque & Associés, pour un montant de 60 000 euros (environ 40 millions de francs CFA).


Wagane Gueye: commissaire de l'exposition montrant la seule photo de Cheikh Hamadou Bamba avant la découverte des autres photos en 2023
Wagane Gueye: commissaire de l'exposition montrant la seule photo de Cheikh Hamadou Bamba avant la découverte des autres photos en 2023

Ces six photographies de Cheikh Ahmadou Bamba, mises aux enchères puis rachetées par la communauté mouride en 2023, ont été restituées à Touba.


Prises en public, elles montrent Cheikh Ahmadou Bamba entouré de disciples et de l’architecte français Jean Geoffre. Elles représentent un enrichissement majeur pour le patrimoine et l’histoire du mouridisme qui ne disposait auparavant que d’une seule photographie originale du Cheikh.


Cette unique photographie en noir et blanc de Cheikh Ahmadou Bamba a nourri pendant près d’un siècle l’imaginaire de la communauté mouride. Elle a été reproduite sur une grande variété de supports et réinterprétée par des artistes visuels, qu’ils soient de renommée ou anonymes, parmi lesquels Pape Ibra Tall, Saliou Demangey Diouf, Djybaten Sambou, Papisto Boy ou Pape Diop, ainsi que par des décorateurs populaires.


Un geste fort… mais qui soulève une vraie question : si on ne nous rend pas notre patrimoine… est-ce à nous de le racheter ?


Mémoire, figures et héritages


L’exposition m’a aussi permis de découvrir ou de redécouvrir des figures importantes.

Elle m’a également fait connaître Cheikh Hamallah, une grande figure religieuse de l’islam en Afrique de l’Ouest. Né en 1883 au Mali, il est le fondateur d’une branche de la confrérie tijaniyya, le hamallisme.


Cheik Hamallah: une grande figure religieuse de l’islam en Afrique de l’Ouest, déporté et mort en France en 1943
Cheik Hamallah: une grande figure religieuse de l’islam en Afrique de l’Ouest, déporté et mort en France en 1943

Il est connu pour son rigorisme religieux et son refus de se soumettre aux autorités coloniales françaises, ce qui lui vaut plusieurs arrestations et déportations, notamment en Côte d’Ivoire puis en France.

En 1942, il est de nouveau déporté en France et transféré à Évaux-les-Bains, dans la Creuse, dans un centre d’internement administratif.

Son état de santé se dégrade rapidement et il est hospitalisé à Montluçon, où il décède le 16 janvier 1943 des suites d’une cardiopathie.

Dans un contexte d’occupation allemande, il est enterré dans la précipitation dans le carré commun réservé aux indigents.

Les autorités coloniales gardent sa mort secrète pendant un temps, par crainte des réactions de ses disciples en Afrique de l’Ouest.



Son héritage spirituel et son combat contre l’oppression coloniale continuent aujourd’hui encore d’influencer de nombreuses communautés.


« L’importance et la diversité des ouvrages de sa bibliothèque confisquée par les autorités coloniales en juin 1941, au moment de son internement administratif, dénotent une grande culture. Les archives mentionnent en effet deux tonnes cinq cents de livres et de manuscrits retirés de la maison du Cheikh. Les ouvrages avaient trait aussi bien à la grammaire arabe qu’à l’histoire, au droit et à la mystique. »


Aujourd’hui encore, la question de sa dépouille reste posée : faut-il la rapatrier au Sénégal ? Ses disciples continuent de lui rendre hommage et effectuent même des pèlerinages sur sa tombe à Montluçon.

Et dans la tradition soufie, on sait à quel point la tombe d’un saint est importante spirituellement. Mais pour beaucoup de ses fidèles, ce lieu reste loin, inaccessible et cela rend le pèlerinage difficile voire impossible pour certains.


Les mêmes pratiques d’accaparement ont prévalu pour El Hadji Omar Tall et ses descendants. Né en 1796 au Fouta Toro, il est l’un des pères fondateurs du tidjanisme et de l’Empire toucouleur au Sénégal qui s’étendra pendant plus de cinquante ans du Sénégal actuel jusqu’au Mali et à l’actuelle Guinée.


Farouche résistant à la colonisation, il disparaît mystérieusement dans les grottes de Bandiagara en 1864. Son fils Amadou Tall lui succède (1836-1897) et règne depuis sa capitale Ségou (actuel Mali). Fidèle aux idées de son père, il se heurte quelques années plus tard aux troupes du colonel Archinard.

Une importante prise de guerre sera constituée par le colonel Archinard, dont les plus prestigieuses pièces enrichiront la collection du Musée d’Histoire naturelle de la ville du Havre, sa ville natale. 518 volumes ont intégré la collection de la Grande Bibliothèque de France et le fameux sabre d’El Hadji Omar Tall fut cédé au Musée de l’Armée en 1909 par Archinard, tandis qu’une centaine d’autres pièces sont désormais au musée du Quai Branly.


Depuis 1994, sa famille a réclamé, en vain, le retour de certains de ses objets et l’accès aux manuscrits. Ce n’est qu’en 2018, après le discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou, qu’une porte s’est entrouverte : le sabre et son fourreau prestigieux ont enfin pris le chemin du retour à l’occasion d’un prêt pour l’ouverture du Musée des Civilisations Noires de Dakar en 2018.


Installation montrant une chambre d'un chef religieux avec des pièces de collection
Installation montrant une chambre d'un chef religieux avec des pièces de collection

Une question toujours ouverte


Entre histoire, mémoire et enjeux politiques contemporains, cette exposition prend tout son sens.

Elle met en lumière des absences, des silences et des mémoires encore en attente. Elle interroge également la manière dont les sociétés africaines se réapproprient leur histoire.


Au fond, des questions demeurent :


Peut-on parler de justice tant que la restitution du patrimoine dépend encore de procédures complexes… ou du pouvoir d’achat ?


Faut-il racheter notre patrimoine ou continuer d’en exiger la restitution pure et simple ?


À chacun de se faire son opinion… et surtout d’en débattre.


Pour aller plus loin

D’autres articles sur ces thématiques sont disponibles sur mon blog pour prolonger la réflexion.


👉//www.jendalmart.com/post/historique-restitution-patrimoine-culturel-africain


👉//www.jendalmart.com/post/la-restitution-du-patrimoine-culturel-africain-2-recommandations-du-rapport-et-constat-actuel




Fresque montrant Mame Cheikh Ibra Fall disciple et compagnon de Serigne Touba inspirée des photos achetées au enchères en 2023
Fresque montrant Mame Cheikh Ibra Fall disciple et compagnon de Serigne Touba inspirée des photos achetées au enchères en 2023

Date de l'exposition: 23 février au 30 avril 2026


Légendes : photos et vidéos prises le dimanche 12 avril 2026 lors de la visite de l’exposition.

Affiche de l’exposition

Copyright Jendalma & Design / WYB




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