Dakar 2026 : et si nous pensions enfin les Jeux et la culture comme une seule grande vitrine ?

JOJ Dakar 2026 et Dak’Art 2026 : deux grands rendez-vous, une occasion exceptionnelle pour le Sénégal
La culture ne peut pas se résumer à l’animation
Ce samedi 31 octobre, Dakar donnera le coup d’envoi des Jeux olympiques de la Jeunesse 2026. Un rendez-vous historique puisque le Sénégal sera le premier pays africain à accueillir un événement olympique.
Quelques jours après la clôture des Jeux, prévue le 13 novembre, Dakar accueillera la 16e édition de la Biennale de l’art africain contemporain, du 19 novembre au 19 décembre 2026.
Six jours seulement séparent ces deux grands événements internationaux.
Des milliers de visiteurs, d’athlètes et de professionnels vont découvrir notre capitale. C’est une occasion exceptionnelle de faire connaître le Sénégal au-delà des compétitions sportives et des manifestations artistiques.
Cette proximité dans le calendrier m’interpelle. Pourquoi ne pas avoir imaginé davantage de passerelles entre ces deux rendez-vous ?
Je ne parle pas de les fusionner. Chacun possède son identité et ses objectifs. Mais il aurait été intéressant de penser une programmation plus large qui associe le sport à la création artistique et à la découverte de notre patrimoine.
Dans nos pays, dès que l’on parle de culture, on pense encore trop souvent au folklore et aux animations traditionnelles. Comme si la culture se résumait à quelques spectacles programmés pour accompagner un événement. Pourtant, nous avons tellement plus à montrer.

Quelle place pour les jeunes Sénégalais ?
Un autre point m’interpelle. Les JOJ se dérouleront en pleine période scolaire.
Comment avons-nous pensé la participation des jeunes Sénégalais à cet événement ? Comment faire pour qu’ils ne soient pas seulement spectateurs mais aussi acteurs de ce moment historique ?
Après tout, ce sont les Jeux de la jeunesse.
Les établissements scolaires auraient pu être davantage associés à travers des projets éducatifs et culturels. Des rencontres avec les athlètes, des ateliers de photographie ou de création artistique auraient permis aux élèves de vivre les Jeux autrement.
Ils auraient aussi pu raconter cet événement à travers leurs propres regards.
Au-delà des performances sportives, ces Jeux représentent une occasion de transmettre des valeurs et de susciter des vocations. Ils peuvent aussi éveiller la curiosité des jeunes pour des métiers qu’ils connaissent parfois peu.
Ce serait une belle manière de laisser une trace dans leur parcours.
Quelle vision artistique pour les JOJ Dakar 2026 ?
La Biennale de Dakar possède une identité artistique clairement définie. Pour cette 16e édition, Morad Montazami assure la direction artistique autour du thème « (Anti)fragilité : arts de la réparation et stratégies du contrecoup ».
Du côté des JOJ, il existe une organisation des cérémonies et plusieurs programmes d’animation culturelle faisant appel aux artistes et aux créateurs.
À quelques jours de l’ouverture des Jeux, je m’interroge pourtant sur la place accordée à la culture dans ce grand rendez-vous international.
Des initiatives existent certainement et certaines ont déjà été annoncées. Mais quelle visibilité leur donne-t-on ? Quelle vision artistique les relie ?
Car si la culture doit contribuer au rayonnement du Sénégal, elle devrait aussi occuper une place clairement identifiable dans la communication et dans la conception même de l’événement.
Il ne s’agit pas de dire que rien n’a été fait. Mais une direction artistique ne devrait pas se limiter aux cérémonies d’ouverture et de clôture. Elle devrait aussi donner une cohérence à l’ensemble de l’événement et participer à la construction du récit que nous souhaitons présenter au monde.
Les Jeux de Paris ont montré comment le sport pouvait dialoguer avec l’architecture, la création contemporaine et le patrimoine d’une ville.
Dakar possède également une richesse culturelle considérable.
Nous avons des artistes plasticiens, des photographes, des cinéastes et des designers. Notre mode et notre artisanat témoignent d’une créativité qui évolue constamment.
Sans oublier notre patrimoine architectural et nos nouvelles formes d’expression artistique.
La danse traditionnelle a naturellement sa place. Elle fait partie de notre identité. Mais elle ne devrait pas être la principale image que nous donnons de notre culture.
Le Sénégal d’aujourd’hui est aussi un pays de création et d’innovation. Il est porté par une jeunesse qui invente ses propres codes tout en restant attachée à ses racines.
C’est cette diversité que j’aimerais voir davantage représentée.
L’ingénierie culturelle, un enjeu souvent sous-estimé
Cette réflexion me ramène à une question qui me tient particulièrement à cœur : celle de l’ingénierie culturelle.
Nous avons encore tendance à considérer la culture comme une activité que l’on ajoute à la fin de l’organisation d’un événement.
On prépare les infrastructures et les cérémonies. Puis on fait appel aux artistes pour assurer les animations.
Pourtant, la culture devrait être intégrée dès la conception du projet.
Elle participe à l’image du pays et à la valorisation de ses territoires. Elle peut aussi enrichir l’expérience des visiteurs et créer des opportunités pour les professionnels.
C’est précisément le rôle de l’ingénierie culturelle.
Il ne suffit pas de programmer des spectacles. Il faut réfléchir aux publics que nous souhaitons toucher et aux acteurs que nous voulons mobiliser. Il faut également se demander ce que l’événement laissera après son passage.
Des compétences peuvent être développées. Des collaborations peuvent naître. De nouveaux projets peuvent voir le jour.
Car une fois les compétitions terminées et les délégations reparties, que restera-t-il ?
Cette question devrait accompagner la préparation de tout grand événement international.

Et si nous avions imaginé une Saison Dakar 2026 ?
Avec les JOJ et la Biennale organisés à quelques jours d’intervalle, nous avions une belle occasion de construire une véritable saison culturelle autour du sport et de la création.
J’imagine une « Saison Dakar 2026 » qui aurait permis de faire dialoguer les deux événements sans remettre en cause leur autonomie.
Des parcours artistiques auraient pu être proposés dans les quartiers et les espaces publics. Les musées et les lieux patrimoniaux auraient pu accueillir des programmations particulières.
Les hôtels et les lieux de passage auraient pu devenir des espaces de découverte de la création sénégalaise.
Les artistes de la Biennale et les jeunes athlètes auraient également pu se rencontrer autour de projets communs.
Il ne s’agirait pas simplement de multiplier les activités mais de proposer une programmation cohérente capable de toucher différents publics.
Dakar aurait ainsi pu devenir un véritable parcours culturel à ciel ouvert pendant cette période.
Une occasion de faire découvrir la ville autrement et de donner une visibilité supplémentaire à nos artistes.
La culture est aussi une économie
Ce qui m’intéresse également dans cette réflexion, c’est la dimension économique.
Nous parlons beaucoup des retombées touristiques des grands événements. Mais nous évoquons moins les opportunités qu’ils peuvent représenter pour les entreprises culturelles et les professionnels de la création.
Pourtant, derrière chaque exposition ou production artistique, il existe toute une chaîne de métiers.
Il y a les artistes mais aussi les techniciens, les scénographes et les professionnels de la communication. Il y a les artisans qui fabriquent les objets et les équipes qui assurent la médiation auprès du public.
La culture fait travailler de nombreuses personnes et peut contribuer au développement économique d’un territoire.
Encore faut-il lui donner les moyens de jouer pleinement ce rôle.
Je pense notamment aux jeunes créateurs et aux petites entreprises culturelles qui peinent souvent à accéder aux grands marchés événementiels.
Comment leur permettre de profiter de ces occasions ? Comment faire en sorte que les retombées ne bénéficient pas uniquement aux grandes structures et aux prestataires habituels ?
C’est aussi une question d’inclusion économique.
Un grand événement devrait permettre de développer des compétences locales et de créer des opportunités qui se prolongent bien après sa clôture.
Une occasion historique pour le Sénégal
Les JOJ Dakar 2026 constituent une étape importante pour notre pays et pour le continent africain.
La Biennale de Dakar représente de son côté un rendez-vous majeur de la création contemporaine africaine.
Ces deux événements vont placer le Sénégal au cœur de l’actualité internationale pendant plusieurs semaines.
Je souhaite naturellement leur réussite.
Mais au-delà de leur organisation, j’aimerais que nous réfléchissions davantage à ce que ces grands rendez-vous peuvent apporter durablement à notre pays.
Nous avons les talents et les savoir-faire nécessaires pour faire de la culture un véritable levier de développement.
Nous devons simplement apprendre à mieux les intégrer dans nos projets et à leur donner une place à la hauteur de leur potentiel.
Car au fond, la question n’est pas seulement de savoir si nous sommes capables d’organiser de grands événements internationaux.
Alors, voulons-nous simplement organiser les Jeux, ou voulons-nous profiter de ce moment pour raconter un nouveau Sénégal au monde ?
Astou Sall
Curatrice indépendante




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